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Chhapra: les bons et moins bons cotes de l’imprevu

Chhapra? Ben non, j’en avais parle nulle part. Normal, je ne savais pas ou c’etait avant d’y etre. Je n’avais donc pas prevu d’y aller non plus, forcement. Ce qui s’est passe? J’ai saisi une opportunite de faire quelque chose que je n’avais jamais faite avant (je lance un petit clin d’oeil a la personne qui m’avait conseille une fois de systematiquement faire le contraire de ce que j’aurais fait d’habitude, histoire de sortir de mon conditionnement… Mais je suppose que tu pensais plutot a des situations a Geneve, n’est-ce pas chere soeurette??? ;-) ) Retour en arriere…

Gare de Gorakhpur, sur le quai 5 en attendant le train 3020 qui a 4 heures de retard. Une jeune fille est venue me proposer son aide (elle parlait anglais et les deux hommes a qui j’avais pose une question ne m’avaient pas comprise). Elle attend le meme train avec son pere et sa soeur. On papote. Le pere est prof de philo, ils reviennent de voyage de Rishikesh. Tres rapidement, le pere me propose de passer la nuit chez lui (et sa famille) pour me reposer avant de continuer mon trajet (faut dire que je n’avais reussi qu’a avoir un billet 2eme classe… la mort quand on a des bagages avec soi et que le train est aussi bonde que mon cher train 3020…). Hmmmm, j’hesite. Dans le train, je m’installe avec eux en sorte de 1ere classe (on peut le faire et payer la difference au controleur, s’il reste de la place. Y a pas eu de controleur et le voyage a ete bien plus agreable!) et on papote. Apparement, la fille (Devi) qui est venue me parler est une chanteuse assez connue au Bihar (Chhapra est une ville au Bihar, pres de la capitale Patna). On papote, papote. Le courant passe, je finis par accepter leur invitation.

J’ai passe 5 jours dans cette famille. 5 jours assez uniques… Et pour cause!

Le 7 decembre, rien de special. On arrive dans la famille (le pere, la mere, trois filles, un fils, deux chats), douche chaude, thali et dodo.

Le cauchemar de l’hospitalite indienne commence le 8. Le matin, visite de l’ecole du pere de Devi, avec passage oblige dans chaque departement (philosophie, mathematiques, anglais, biologie, botanique) dont les enseignants veulent avoir l’honneur de me parler… Ah? Ils savent que je ne suis personne? A part les inevitables « How do you like India? », « You came from Switzerland to India, there must be a reason. Why? », « Tell me something that is different between India ans Switzerland », la palme de la question la plus originale revient a un prof de philo: « You studied history and you are interested in philosophy. Maybe you want to tell something about the philosophy of history? » Ben pour etre franche, pas tellement, c’est pas du tout une preoccupation qui m’empeche de dormir la nuit et a vrai dire, je n’ai jamais pense a la philosophie de l’histoire… Mais le prof-philosophe a l’air d’attendre une reponse, les yeux mi-fermes pour mieux apprecier la profondeur de ma reponse… (vite Alexia, vite… trouve quelque chose… vite... quelque chose de presque intelligent ou au moins de pas completement idiot…). Je rame peniblement et finis, honteuse, par m’en tirer par une pirouette pitoyable: « Je ne sais pas s’il existe une philosophie de l’histoire. L’histoire n’est rien d’autre qu’une reflexion faite a posteriori par d’autres hommes, avec d’autres valeurs et un autre point de vue. Je ne pense pas que les grands hommes du passe aient vraiment eu conscience du souvenir qu’ils allaient laisser. La plupart pensaient peut-etre plus au pouvoir a obtenir ou renforcer qu’a la renommee, bien que certains etaient quand-meme assez preoccupes par l’idee de laisser une trace, un souvenir, une marque. » Pitoyable, vraiment pitoyable, mais sur le moment, rien de meilleur ne m’etait venu, et meme une semaine plus tard, aucune autre idee geniale n’est venue remplacer celle-ci…

Le pere me demande si je serais d’accord que des journalistes viennent parler avec moi. Il parait que les Biharis seraient tres fiers de savoir qu’une touriste occidentale, interessee par l’Inde et la spiritualite, soit a Chhapra. C’est une ville qui n’a rien de touristique, dans l’etat le plus pauvre de l’Inde. Certains guides deconseillent meme de sejourner au Bihar, et les Indiens eux-memes sont completement paranos par rapport a cette region. Journalistes? Euh… hmmmmm… euh… pourquoi pas? Et me voila l’apres-midi, assise a cote de Devi, a repondre a des questions genre « How do you find Bihar in comparaison to other places in India you’ve been? » « Le Bihar est vraiment une region magnifique, et ses habitants sont tellement accueillants et ouverts, gentils et genereux. Les gens devraient plus venir au Bihar. » (encore un peu de sirop sur ma declaration mielleuse??? Pas assez degoulinante a mon gout). Photos, hochements satisfaits des journalistes. Quelques questions sur mon interet pour la meditation (ils ne saisissent pas la difference entre yoga et Vipassana… j’abandonne), si je connais telle ou telle personnalite politique locale (vaguement, le pere de Devi me les avait evoques). « Siiiiiii, j’adooooooooooooooore les vetements indiens. Je trouve que le sari est le plus bel habit pour une femme, et les femmes indiennes peuvent etre fieres de le porter » (ca c’est qu’une demi exageration: je trouve vraiment le sari magnifique, quand il n’est pas rose et plein de paillettes). Du coup, les journalistes aimeraient me prendre en photo en sari, et Devi m’en prete donc un. Ca tombe bien, il est rose avec des paillettes… Soupir interieur et vague sentiment de lassitude… Seigneur que c’est kitsch! Tout le monde s’emerveille dessus et a quel point il me va bien! Photos. Et hop, voila le tour des journalistes video (si si, je suis passee a la tele locale aussi, en plus des trois journaux principaux du Bihar, avec photo et compte-rendu plus ou moins maladroit de mes paroles).

Le 9 decembre, je touche le fond. Devi doit chanter a un concert devotionnel a Patna City, banlieue de Patna. Je vous passe les 4 heures necessaires pour parcourir les 80km entre Chhapra et Patna City (avec passage sur le plus long pont d’Asie, environ 7,5km). Une fois arrivees, on nous nourrit (deux fois), et j’accompagne Devi sur scene (avec son frere et sa mere, assise avec d’autres personnes). Devi me presente et je prononce quelques mot en bhojpuri, le dialecte local. Je me plante lamentablement a la troisieme et derniere phrase, mais c’est pas grave. Rien de pire ne peut m’arriver maintenant. Ben si, j’ai « du » danser pendant que Devi chantait (espece de sale traitresse). Si si si, danser. Sur la scene, devant au moins 300 personnes, dont une bonne majorite d’hommes evidemment. J’ai juste essaye de faire un peu le meme genre de mouvements qu’elle meme faisait, parce que je ne me voyais pas vraiment danser comme d’habitude… Et ils ont tous l’air d’avoir beaucoup apprecie. Probablement pas tellement comment je dansais, mais simplement que je dansais, que je participais avec eux a cette celebration qui dure toute la nuit et dont le but est de reveiller les dieux par des chants et des danses pour les honorer. C’etait un joyeux chenil, et je suis convaincue que si l’Eglise chretienne organisait aussi ce genre de celebration, eh bien il y aurait a tous les coups beaucoup plus de monde dans les eglises!!! ;-)

La honte ne s’est pas arretee la, parce que j’ai aussi du signer des autographes apres ma prestation, et serrer les mains de personnes qui me disaient « merci ». Ce qui est sur, c’est que ce n’est pas quelque chose que beaucoup de touristes vivent! Ah, en passant, j’oubliais le meilleur… Ma tenue… Ben si, on ne va pas habillee n’importe comment a un concert devotionnel quand on accompagne Devi. Mes salwar kameez simples de coton sont apparement trop « simples ». Ni une ni deux, Niti me met sa garde-robe a disposition et choisit pour moi, apres consultation avec son pere, un MA-GNI-FIQUE salwar kameez. Couleur? Entre le rose et le peche. Matiere? Pur synthetique. Finition? Broderies dorees et paillettes a volonte. Soupir… vague sentiment de lassitude… encore… Et tous de m’admirer, ravis! Re-soupir…

Bon, je m’arrete la pour l’instant, c’est l’heure de ma douche (ne riez pas, a mon hotel de Darjeeling ou je suis, mon etage a droit a l’eau chaude entre 16h.30 et 18h.!)

Le 10 decembre, jour de conge: je traine dans la maison avec la famille. On a quelques discussions interessantes avec les Devi et Niti (24 et 22 ans). Notamment sur la prostitution… Elles n’en reviennent pas que ce soit legal a Geneve! Du coup, je crois avoir un peu change leur vision completement idyllique de la Suisse… En fait, lorsque la famille Kumar est a Chhapra (ou n’importe ou ailleurs), ils ne sortent pas de chez eux comme nous on le ferait pour se balader. On prend la voiture pour aller du point A au point B, faire l’activite B’ (genre acheter des habits) et on rentre au point A. Tristounet. J’ai aussi ete invitee chez l’un des collegues et amis de Pramod Kumar (le pere) en fin d’apres-midi, juste pour l’honneur de m’avoir chez lui. No comment. Va falloir que je m’y habitue. Pramod a un peu insiste pour que je m’habille « occidentale ». Normal, pour eux c’est exotique. Bonne bete de cirque, je m’y plie et herite d’une veste en cotton cotele (marque Levi’s) de Devi. Horrible, on dirait un modele des annees 90, genre blanc casse a grandes fleurs.. Tout le monde s’extasie, encore. Etre invitee et se repandre en banalites miserables sur mon admiration pour l’Inde et le Bihar en particulier, c’est rien face a la plus grande torture inventee par les Indiens pour se venger de l’invasion incessante de touristes honnis. Vu de l’exterieur, ca n’a l’air de rien, ce qui ne rend l’operation que beaucoup plus vicieuse et dangereuse pour la faible femme occidentale sans defense que je suis. Le nom de cette pratique qui ferait fremir les experts d’Amnesty? Le sens de l’hospitalite. Oui oui, je vous entends deja rire, mais je peux vous assurer que c’est pas drole du tout. A chaque fois qu’on passe quelque part (et chez quelqu’un), on m’offre du chai (ca ca passe encore, quoiqu’a 5,8 litres/jour, je commence a saturer) et surtout, surtout, a manger. Deja chez la famille Kumar on me fait manger 8 fois par jour (snack, snack, petit dejeuner, snack, diner, snack, snack, souper), alors pensez bien que je sors de chez eux moyennement affamee. Or, chez les autres, c’est encore pire, on atteint des sommets de cruaute. Des samosas (frits), des especes de sandwich (pain toast tartine avec des legumes) plonges dans une pate a beignet et frits, des chips maison (frits), tout ca accompagne de chai (au lait et au sucre) et de douceurs (imaginez des beignets frits degoulinants de sirop ou des boules de paneer/fromage frais degoulinantes de sirop). Voila. Comme hote d’honneur, je dois finir les plats.  »Tu sais, Alexia, c’est pas lourd ca », me disent-ils en designant les boules de paneer au sirop. Ben non, en effet, je ne vois pas pourquoi ce serait lourd… Le ventre explose, on rentre a la maison et Devi, compatissante, prepare un repas leger: seulement des chapatis (galettes) et du subji, c’est-a-dire des legumes. « Euh… comment te dire… Devi, les pommes de terre, c’est pas un legume… et quand c’est genereusement frit a l’huile, c’est pas leger non plus… »emoticone

Petit detail que j’avais oublie de mentionner… Lors de la balade dans le village, je croise evidemment plusieurs femmes, enfants, hommes. A un moment, devant 2-3 huttes, je vois un groupe de femmes (peut-etre 5 ou 6). Je les regarde, elles me regardent. Je souris et les salue (« namaste » en joignant les mains). L’une des femmes me parle alors, et je reconnais (ou crois reconnaitre) les mots « kana » et « chai ». Pramod me traduit: « Pourquoi tu ne restes pas d’abord un moment ici pour manger quelque chose et boire un chai? ». Nous ne sommes pas restes, parce qu’il commencait a se faire tard, mais vivement que je puisse enfin parler hindi. Ca me donnera vraiment acces au contact avec les femmes, parce qu’elles ne parlent que rarement anglais, et encore moins dans les couches moins favorisees de la population.

Le 11 decembre, j’ai cru que j’allais positivement peter les plombs! Invitee encore a une ceremonie celebrant la date anniversaire d’Osho, un gourou apparement tres apprecie dans la region et en Inde. 3 snacks, 1 petit dejeuner, 1 assiette de bienvenue a l’endroit de la celebration(samosas, snacks sales et epices, sandwiches frit, boules gluantes de sirop), autre assiette de bienvenue chez l’homme qui nous avait invite (idem, mais avec plus de bouboules gluantes), re-assiette de bienvenue a l’endroit de celebration, tout ca seulement entrecoupe d’une visite dans un village ou j’ai eu l’insigne honneur de toucher les pieds d’un gourou, un vrai: Bengali Baba qu’il s’appelle. Il vit dans une sorte de maison tentaculaire faisant office d’ashram pour ses fideles. Lorsque nous sommes arrives, le petit vieux qui faisait office de saint vivant se faisait masser les pieds par deux femmes assises par terre, entoure d’une petite dizaine d’autres femmes priant. (Memo pour la prochaine fois: se faire gourou en Inde)

Et nous voila au 12 decembre, jour du depart. La famille Kumar m’offre le billet de train pour New Jalpaiguri (gare la plus proche de Darjeeling) en classe AC 2-teer (genre la meilleure a plus de Rs 900…). Le train est prevu pour 4h du matin, je le prendrai finalement a midi. En route, le pere qui m’amenait a la gare me confie qu’il aurait bien voulu passer plus de temps avec moi parce qu’il est « fascine par moi ». emoticone Aheum… la fascination, c’est pas bon signe ca. Et bien merci pour tout, si si si, on reste en contact. Ouf, me voila re-libre! emoticone

2 Réponses à “Chhapra: les bons et moins bons cotes de l’imprevu”

  1. Sarah dit :

    Salut ma douce,
    maintenant je sais que Grèce et Inde sont liées… Tes descriptions de l’hospitalité me rappellent les invitations chez les grandes-tantes avec loukoumia et gluka tou koutaliou à l’appui et des encouragements « fae fae » par 45 degrés à l’ombre… (et sans verre d’eau à proximité). Tu m’as fait rire, merci. Quant à ta méditation, ravie de constater que tu n’as pas trop lévité et que l’arrangement de ton appart reste crucial!!! Je t’aide volontiers à te débarasser de tes livres, avec 6 déménagements je pense avoir droit au doctorat du débarras!
    Bises toutes gluantes de miel grec ma puce,
    S.

  2. danlo dit :

    .. génial ! .. Merci :-) ..

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